Le témoignage de Martine

Martine est professeur d’Education Physique. C’est dire à quel point l’expression « Mens sana in corpore sano » trouve chez elle tout son sens. Cette jeune et belle quinquagénaire a fait de la danse classique et la démarche altière qui la caractérise lui vient peut-être de là. Mais un jour, une terrible sentence lui est tombée dessus comme une douche froide, ou plutôt non, comme une douche glacée. Elle était devenue un « otage » de la science et peut-être du temps. Certes, elle n’est pas la seule à qui c’est arrivé, d’autres sont passées par là, mais c’est de SON corps qu’il s’agit, de SON image de femme ! Alors, les autres…

Et c’est dans la plus grande légitimité qu’elle a vécu l’abattement, la révolte, contre tout et contre rien ; contre tous et contre personne.

Aujourd’hui, elle se reconstruit – dans tous les sens du terme – du moins, elle essaie, car il y a des jours où elle a comme la vague impression que le sort s’acharne.

Le témoignage qui suit, SON témoignage, elle a voulu le diffuser afin que, dans le monde (para)médical qui nous entoure, chacun, chacune se remette en question en toute humilité, en toute sincérité. Elle veut faire savoir, à qui veut bien l’entendre, qu’au-delà des performances chirurgicales il y a également toute une prise en charge du patient qui doit être considérée dans sa globalité, dans son humanité – au sens étymologique du terme -, et l’humour qu’elle emploie traduit à lui seul tout le mal être qui est en elle…comme pour l’exorciser.

F. CATANO

« Mon corps…ma bataille »

J’ai 51 ans. Il y a deux ans, j’ai perdu mon compagnon. Brusquement, sans sursis. L’année suivante, j’ai développé un cancer du sein gauche ayant nécessité l’ablation totale de celui-ci. J’ai eu beaucoup de mal à digérer la manière dont le chirurgien – appelons-le docteur Banzaï – m’a annoncé tout de go le diagnostic et le traitement, d’une voix froide, la tête rivée sur son écran d’ordinateur : « …on va vous l’enlever complètement, comme ça vous serez tranquille… ». Mais à qui parle-t-il donc ? J’ignorais que son ordinateur avait un sein malade… Est-ce Dieu possible ? Tiens, c’est à moi qu’il s’adresse ? C’est pas vrai, non !…

Certes, lorsqu’on vous annonce un diagnostic aussi peu réjouissant, quelle que soit la manière employée pour le faire, vous le recevez comme un coup de massue sur la tête. Mais là, il a fait fort le Dr Banzaï !

Fin juin 2002, il m’avait enlevé un « granulome cicatriciel » apparemment banal, mais l’examen anatomopathologique en avait décidé autrement : c’était cancéreux. C’est pourquoi il fallait opérer, sans urgence, mais sans trop tarder non plus.

J’ai demandé un autre avis. Je suis donc allée dans une clinique spécialisée de la capitale où j’ai rencontré le docteur Help. Celui-ci ne pouvait me donner un avis objectif et détaillé vu l’absence de dossier complet. Je me suis donc résolue à faire confiance, j’ai laissé faire le Dr Banzaï, je n’avais pas le choix. J’ai été mastectomisée en septembre.

Peu après, le Dr Help transmettait (enfin) son avis définitif : OK pour l’ablation… avec reconstruction simultanée possible ! Je n’ai plus voulu revoir le Dr Banzaï.

Je me suis alors mise à la recherche d’un autre chirurgien, par le biais de conseils, du qu’en-dira-t-on, etc… En juin 2003 j’ai rencontré le docteur Plasticine. Le premier (et unique) rendez-vous s’est résumé à une séance d’informations et il a programmé l’intervention à la mi-décembre, avec admission à l’hôpital la veille. Curieusement, je suis restée habillée du début à la fin, sans qu’il ne fasse le moindre « état des lieux ». Sans doute normal.

Le 10 décembre, je reçois un coup de téléphone émanant de l’hôpital, me demandant si j’acceptais d’être opérée le 11 au lieu du 12 car il n’y aurait pas d’assistant pour le Dr Plasticine le 12. J’accepte, évidemment.

Lorsque je me présente à l’hôpital, le lendemain matin, à jeun, comme prévu, ô surprise, il n’y a pas de chambre pour moi !

Je squatte donc le couloir jusque midi, puis une hôtesse (gentille – je tiens à préciser) me conduit dans une chambre à deux lits, inoccupée. Mon installation se fait à la vitesse grand V car l’intervention est programmée à 13h. Je range mes vêtements, cachant ce qui devait l’être pour d’éventuels regards de convoitise… Ouvrant le frigo, une odeur nauséabonde me prend au nez : un paquet de vieux chicons pourris s’y prélassent et poursuivent leur lente dégradation ! (…)

Vite, on vient me faire une prise de sang, et la séance de rasage qui a suivi m’a laissé un petit souvenir plutôt inconfortable (coupures à l’aisselle gauche).

Ouf ! 13h00, je suis en salle d’op. Lorsque je suis installée sur la table, quelqu’un vient annoncer que le Dr Plasticine aura une petite heure de retard ! Pendant ce temps, le Dr Fédodo essaie de me placer une perfusion dans le bras droit, sans succès. Horreur !, il veut piquer dans mon bras gauche, alors que c’est interdit vu que je suis mastectomisée de ce côté (il y a même une carte de mise en garde qui accompagne ma carte d’identité), et c’est moi qui dois le lui expliquer !… Retour donc au bras droit où il « m’explose » quelques veines avant de parvenir à ses fins. Résultat : un avant-bras violacé pendant une semaine, avec tout l’inconfort que cela suppose.

Pour me faire patienter sur cette table (!), dans le froid et l’angoisse (pas le moindre calmant) une infirmière du bloc opératoire vient me tenir compagnie, pendant une bonne heure, sans masque. Se mouchant dans ma figure, elle me raconte sa vie.

Incroyable ! Dans une salle aseptisée…

A 14h30, le Dr Plasticine arrive enfin ! Il me fait mettre debout, nue, et découvre mon sein droit pour la première fois ; il fait des dessins sur mon corps. Puis, tout se passe normalement.

Vers 20h00, je me retrouve dans une autre chambre que celle où l’on m’avait fait installer le matin. Aucune de mes affaires ne s’y trouve, ma prothèse dentaire (un bridge) non plus. Peu après, une A.S. – Madame Keltoupet – arrive avec mon sac, mon GSM et mon dentier. Lançant le tout sur la table de la chambre, en soupirant, elle me dit : « vous en avez des affaires, vous venez en vacances ou quoi ?… ». Vous comprendrez qu’il était hors de question de lui demander d’amener le reste ! J’ai donc téléphoné à mon fils, à 21h30, pour qu’il vienne effectuer le reste du déménagement.

Après l’opération, la panne est souvent nécessaire, à ma grande honte, et pour ne pas déranger les infirmières, je m’organise en gardant la panne dans mon lit…jusqu’à ce qu’elle soit remplie. Cependant, je ne peux que tirer mon chapeau face au courage de ces infirmières qui doivent s’occuper de tout l’étage, à deux seulement, en chirurgie lourde. Par contre, pour voir le Dr Plasticine, c’est une autre paire de manches. Je ne l’ai vu que trois fois durant les onze jours de mon hospitalisation, dont une fois dans la salle de bain, entre deux portes.

Quelques jours plus tard, n’ayant plus d’eau à boire (celle-ci n’est plus fournie par l’hôpital) je m’apprête à descendre, avec toutes les difficultés que l’on imagine, pour en acheter à la boutique du rez-de-chaussée, et là, surprise, mon portefeuille a disparu. Volé ! Sans doute dans la première chambre que j’avais occupée, pendant les 7 heures où tout était sans surveillance. Escortée de ma perfusion et des deux redons, je m’y rends avec une infirmière. La chambre en question est toujours vide, et nous y retrouvons Mme Keltoupet (celle qui m’avait jeté mes affaires sur la table) qui me dit avec une clairvoyance rare : « Vous n’avez qu’à appeler la police ! ». Ce qui fut fait…

Le dimanche 20 décembre (9ème jour post-opératoire), l’infirmière m’enlève le dernier redon et m’annonce que je peux sortir dès que j’aurai vu le médecin. Mais à 19h30, n’ayant toujours pas vu celui-ci, je décide de rester la nuit à l’hôpital. C’est donc le lendemain que je sors, non seulement avec un soutien gorge (prescrit) qui n’est pas à ma taille, mais surtout, sans avoir vu le Dr Plasticine, sans qu’il n’ait pu voir l’aspect de mes plaies encore garnies des strips de l’intervention.

Je quitte donc l’hôpital avec une demande de soins pour faire des pansements un jour sur deux à domicile, mais sans la moindre information quant au traitement médicamenteux à poursuivre – sauf que je continue les antibiotiques, par précaution -, sans lettre pour mon médecin traitant (peut-être la recevra-t-il par courrier ?), sans être mise au courant des suites de l’opération et de ce qui m’attendait par la suite.

De retour à la maison, j’appelle mon infirmière habituelle – je la nommerai Maya, comme Maya l’abeille parce qu’elle fait aussi des piqûres quand il le faut.

Bref, Maya vient me voir le jour-même de ma sortie pour « faire l’état des lieux » si l’on peut dire. Cela rassure, et dans les deux sens.

Le jour de Noël, je me réveille dans un bain de-je-ne-sais-quoi. Mon lit est trempé et sale. Peu après, lors de la réfection du pansement, Maya constate que la cicatrice dorsale s’est ouverte sur une longueur de 2 centimètres dans sa partie médiane. Du liquide séreux s’en écoule spontanément et en abondance (plus de 100 ml, elle a mesuré avec une seringue). Elle mèche l’orifice pour permettre le drainage. Mais lorsqu’elle ôte les strips souillés de la plaie entre les deux seins, Maya y constate une zone de lâchage de suture avec une croûte de nécrose. Pour moi, une croûte c’est une croûte, mais Maya m’explique pourquoi celle-ci s’appelle nécrose, et qu’elle n’aime pas ça. Elle prend donc l’initiative de réfectionner les pansements tous les jours, et non plus un jour sur deux comme prescrit. L’écoulement séreux se fait plus important chaque jour. Mon abdomen augmente de volume, tout comme la région dorsale, le tout agrémenté d’un bruit de clapotis lorsque je bouge. Mon infirmière est inquiète.

Le 31 décembre vers 18h, je pars aux urgences de l’hôpital. J’ai de la fièvre : 38°. Là, après une heure d’attente, à moitié nue et grelottante, dans une salle de soins d’où je voyais passer les baskets dégoûtants des infirmiers, on me dit de ne pas m’inquiéter, ce n’est qu’un petit souci, et on me refait mon pansement. En fait, l’infirmière n’avait pas su déchiffrer l’écriture du médecin et elle ne savait donc pas ce qu’elle devait faire avec moi !

Cette nuit-là, ma température s’est maintenue à 38,5° .

Le 7 janvier, je vais à la visite de contrôle chez le Dr Plasticine qui me déclare que ce qui m’arrive est normal dans 95% des cas. Quant à la nécrose, « yaka » laisser sécher, il fera quelque chose quand il « retouchera » l’autre sein. Le soulagement ressenti n’est pas partagé par Maya qui est surprise qu’il n’y ait pas eu le moindre frottis de plaie ni culture de mèche (prélevée et emballée par elle, le matin, et jetée à la poubelle par le Dr Plasticine, rigolant et disant qu’il n’était pas nécessaire de mécher) , encore moins qu’on « laisse sécher » une nécrose. Maya me conseille de voir mon médecin traitant, docteur Confiance. Ce dernier – qui n’a toujours pas reçu le moindre rapport du Dr Plasticine – est tout aussi outré de la situation, que ne l’est Maya. Il fait analyser la mèche et me remet sous antibiotiques, ceux-ci étant terminés depuis huit jours.

Quelques jours plus tard, mon nouveau sein gauche est rouge, tendu et douloureux au niveau de la cicatrice. La nuit, un abcès s’est vidé de son contenu purulent, à l’endroit de la nécrose, et un cratère d’environ 3 cm de diamètre et 2cm de profondeur trône là, horrible.

Lorsqu’elle vient pour mes soins, Maya insiste pour que j’aille à l’hôpital. Elle mèche le cratère. Je me rends à l’hôpital, directement dans le service d’où j’étais sortie, pour m’entendre dire qu’il fallait que je passe d’abord par les urgences.

Là, je pète les plombs et je fais un scandale, c’est-à-dire que je m’assied dans le couloir et je décide de ne plus en déloger tant que je n’aurais pas vu le chirurgien. Cinq minutes plus tard, l’assistant du Dr Plasticine est là ! De nouveau, des commentaires « rassurants », et j’ai dû insister pour qu’on fasse un frottis devant et dans le dos.

Des pansements avec méchage, devant et derrière, ont été prescrits (ce que Maya fait déjà…). Et mon abdomen qui augmente de volume ? C’est normal aussi ? En effet, pas de scanner non plus. Sentant que je commence à « chauffer » je demande s’il est possible de prendre ma température, mais la réponse fuse, négative parce que… il n’y a plus d’embouts dans le service !

De retour à la maison (Maya avait programmé son passage chez moi après ma visite à l’hôpital), elle prend l’initiative de contacter mon Dr Confiance, tant elle était peu rassurée, surtout au vu de mes antécédents de maladie de Cröhnn, actuellement en rémission. Un rendez-vous m’est fixé à 20h30. Dr Confiance dispose alors des résultats de culture de mèche du début de semaine : staphylocoques épidermidis. Ouf ! pas des dorés.

Néanmoins, l’antibiogramme révèle l’inefficacité de la Ciproxine que je prends pour le moment, et il adapte le traitement. Il prescrit un scanner également. Celui-ci n’a rien révélé d’extraordinaire si ce n’est une présence importante d’air. Rien de grave. Ah ?!

Mais suis-je pour autant au bout de mes peines ? La suite me démontrera que non…

Trois semaines après ma sortie, on me téléphone de l’hôpital pour me signaler que mon portefeuille a été retrouvé « au-dessus d’une armoire du quatrième étage » me dit l’agent du Service de Sécurité. Ce qu’il ne me dit pas, c’est que celui-ci a été retrouvé dans l’autre hôpital qui fait partie du complexe hospitalier. Vous imaginez aisément le parcours du combattant que j’ai dû accomplir avant de le récupérer.

Ce jour-là, j’avais rendez-vous chez le Dr Plasticine qui, tenant compte des informations et suggestions transmises par Maya se décide, d’un coup de bistouri, à s’occuper de la nécrose. Aïe ! Je serre les dents. Un jet de sang gicle : « C’est que tout va bien ! ».  No comment…

M’adressant à lui : « Est-ce que j’en ai encore pour longtemps, à être dans cet état-là ? »

« Un mois… deux mois…ça dépend… » me répond-il. Encourageant !

Et c’est ainsi que, vaille que vaille, j’ai continué d’avancer dans ma semi-convalescence en continuant d’aller donner cours de gymnastique, car telle une épée de Damoclès, la « mise en disponibilité » me menace, avec la catastrophe financière que cela engendrerait…

Ce n’est qu’en ayant chopé la grippe que je me suis résolue à renoncer à l’ardeur de mon combat, professionnellement parlant. Le moindre mouvement est devenu insupportable, et cela exige de moi des efforts surhumains pour parvenir à donner mes cours. Mes collègues le savent, et elles comprennent. Tant pis !, plus d’école, adieu veaux, vaches, cochons, couvée aurait dit Jean de La Fontaine, et bonjour les tracas administratifs, financiers et autres, mais moi, je n’en peux plus ! Quand je pense que le Dr Plasticine m’avait promis une guérison après un mois, ce qui m’avait fait programmer cette opération avant les vacances de Noël afin d’être d’attaque en janvier…

Le mois de février est maintenant bien entamé. Deux mois après mon intervention mes plaies se pansent et cicatrisent un peu plus chaque jour, et la gaine tubulaire qui entoure mon thorax (conseillée par Maya) rend la douleur plus supportable…et l’espoir renaît. Entre-temps, avec beaucoup d’insistance, j’ai fini par obtenir la facture de l’hôpital afin que je puisse entamer les démarches auprès de l’Assurance Hospitalisation – ce qui ne pouvait se faire sans cette facture -, pour être remboursée de certains frais. Cela m’a permis de voir que le prix des soutiens-gorge médicaux qui n’ont rien d’affriolant dépasse de loin celui des Chantelle, Simone Pérèle et autres, d’autant que l’on m’en facture deux (vu que le premier était inadapté, et sans service après-vente !). Mais enfin, s’il n’y avait eu que cela…

Une de mes meilleures amies a lu ce témoignage. Elle était hilare, me demandant si c’était le dernier sketch de François Pirette.

En effet, cela se pourrait. Seulement voilà, c’est MON histoire…

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